Les abeilles menacées par un pesticide omniprésent

Tous les deux jours, Olivier Samson-Robert, un étudiant... (Photo André Pichette, La Presse)

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Tous les deux jours, Olivier Samson-Robert, un étudiant à la maîtrise de l'Université Laval, vient compter les corps des abeilles mortes et les emporte pour analyse.

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Il y a quelque chose qui cloche dans les ruches de Steve Martineau au printemps. Plus précisément, à la saison où les agriculteurs sèment le maïs et le soya dans les champs qui s'étendent à perte de vue autour de sa miellerie de Saint-Marc-sur-Richelieu, en Montérégie.

« Il y a une reine qui a arrêté de pondre pendant sept jours, dit-il, en montrant une de ses 250 ruches. C'est pas normal. L'an dernier aussi on a eu ça. »

Devant plusieurs de ses ruches, un carré de tissu est tendu. Un linceul pour des ouvrières qui meurent mystérieusement.

« Dans une ruche normale, quand une abeille meurt, les autres la transportent le plus loin possible, dit M. Martineau. C'est pour éviter d'attirer des prédateurs. Des abeilles qui agonisent comme ça à un pied de leur ruche, incapables de trouver l'entrée, c'est pas normal. »

« Il y a beaucoup d'abeilles qui perdent leur sens d'orientation, dit-il, en montrant un insecte qui tourne en rond sur le tissu. Et les abeilles les plus affectées ne reviennent même pas ici, elles meurent dans le champ. »

Tous les deux jours, Olivier Samson-Robert, un étudiant à la maîtrise de l'Université Laval, vient compter les corps morts et les emporte pour analyse, dans le cadre d'un projet de recherche financé par le ministère de l'Agriculture.

L'étudiant est sur la piste d'un suspect : une famille d'insecticides appelée néonicotinoïdes. Ils sont employés comme enrobage des semences de maïs et de soya et se répandent dans la plante tout au long de sa vie.

Cent fois la dose mortelle

Les composés les plus employés s'appellent clothiamidine et thiamétoxane. Depuis quelques années, la quasi-totalité des semences de maïs vendues au Québec et plus de la moitié des semences de soya sont enrobées avec ces produits.

Et cela se vérifie dans les champs où butinent les abeilles et où elles s'abreuvent. « L'an dernier tous les échantillons d'eau contenaient de la clothiamidine et 60 % de la thiamétoxane, dit M. Samson-Robert. Et on parlait de taux à 100 fois la dose mortelle. »

Comment ces poisons ont été autorisés alors qu'ils menacent l'insecte le plus utile à l'agriculture ? Les fabricants disaient que les abeilles ne butinent pas le maïs et ne seraient pas exposées.

Mais ils n'avaient pas prévu d'autres moyens d'exposition.

« Il y a des poussières de néonécotinoïdes qui sont dégagées avec les semoirs pneumatiques, affirme Valérie Fournier, professeure et chercheuse à l'Université Laval. La poussière se dépose sur d'autres plantes comme les pissenlits, qui sont très importants pour les abeilles au printemps. La poussière se dépose aussi sur l'eau où les abeilles s'abreuvent. Au printemps, c'est la première source d'exposition. »

La Fédération des apiculteurs du Québec sonne l'alarme. En janvier, sa directrice générale Christine Jean a écrit au ministre de l'Agriculture, François Gendron.

« Il y a urgence, affirme Mme Jean, dans une lettre dont La Presse a obtenu copie. L'important est d'en arriver à une réduction rapide et très importante de l'usage des néonicotinoïdes. Votre ministère dispose de plusieurs moyens pour intervenir et obtenir rapidement les résultats nécessaires. Ce sont les résultats qui comptent. »

Le ministre de l'Agriculture François Gendron n'a pas voulu commenter le dossier, même si en janvier, la Fédération des apiculteurs qualifiait dans une lettre au ministre la situation d'urgente. « Depuis l'envoi de cette lettre, nous avons eu des échanges avec eux, a indiqué par courriel son attaché de presse Maxime Couture. Nous travaillons actuellement à trouver des solutions. »

Des pesticides mur à mur

Depuis quelques années, il est quasiment impossible de se procurer des semences non enrobées. Monia Grenier a une ferme à Wotton, en Estrie. Elle est sensible au problème des abeilles. « On a une ferme laitière, on cultive du soya et du maïs, dit-elle. Il y a des pesticides qui sont pas bons pour l'environnement et les fournisseurs de grains, ça leur passe 10 pieds par dessus la tête, ils disent : ben voyons donc c'est pas si grave que ça. »

« Le manque de choix, on le vit depuis 5 ans », dit-elle.

Depuis l'an dernier, après une intervention des apiculteurs, il est possible de commander des semences sans insecticide. Mais, dit Mme Grenier, « il faut les commander un an d'avance alors qu'on ne sait pas ce qu'on va semer l'an prochain ».

Le gouvernement du Québec se défend de rester immobile dans ce dossier. Michel Lacroix, directeur à la direction de la phytoprotection au Ministère de l'Agriculture, des Pêches et de l'Alimentation (MAPAQ) ne nie pas le problème. « Il y a eu des études scientifiques qui ont montré que les néonicotinoïdes peuvent être néfastes pour les abeilles, dit-il. On a déjà une politique pour réduire l'emploi des pesticides. On a publié une brochure récemment. Et on fait des pressions pour rendre disponibles des semences non enrobées. »

Mais le principe même de l'enrobage des semences va à l'encontre d'un emploi modéré des pesticides, dit Steve Martineau.

« Ce qui est terrible, c'est que le produit n'est pas si pire que ça, dit-il. Le problème c'est qu'ils en mettent partout alors qu'ils n'en ont pas besoin partout. Alors même si le produit est deux fois moins pire, s'il y en quatre fois plus, on n'est pas mieux. »

***

Des abeilles aux services essentiels

Sans les abeilles, la production de plusieurs aliments deviendrait impossible.

15 milliards

Valeur des récoltes annuelles rendues possibles par la pollinisation réalisée par

les abeilles aux États-Unis.

La valeur correspondante pour le Canada a été estimée à 443 millions en 1995.

31%

Proportion d'abeilles décimées aux États-Unis l'an dernier. Selon les autorités américaines, le syndrome de l'effondrement des colonies est dû à de multiples facteurs dont possiblement l'exposition à des pesticides.

35%

Proportion de la nourriture produite dans le monde dépendant des abeilles et autres insectes pollinisateurs.

10 mars 1994

Les États-Unis autorisent le premier néonicotinoïde, l'imidaclopride, qui avait été breveté en 1988.

1999

Citant le principe de précaution, la France interdit l'usage de l'imidaclopride dans la culture du tournesol.

2004

La France interdit l'usage de l'imidaclopride dans la culture du maïs.

2 juin 2004

Bayer CropScience obtient un brevet pour la clothiamidine.

2006

Premiers cas rapportés du syndrome d'effondrement des colonies aux États-Unis. On suspecte la mite Varroa destructor, un parasite de l'abeille, d'en être responsable.

6 juin 2007

Syngenta obtient un brevet pour le thiaméthoxame.

Juin 2010

Le Département de l'agriculture des États-Unis suspecte que les néonicotinoïdes affaiblissent le système immunitaire des abeilles.

Printemps 2012

Les apiculteurs de l'Ontario et du Québec alertent l'Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire (ARLA) après «un nombre inhabituel de déclarations d'incident concernant des pertes d'abeilles». Selon l'Association des apiculteurs de l'Ontario, 5000 ruches ont été décimées l'an dernier.

Avril 2012

La revue Science publie une étude montrant que même à faible dose, les néonicotinoïdes réduisent la capacité des abeilles à retrouver leur ruche. Dans ce même numéro, une autre étude conclut que ces pesticides entraînent la mort des reines des colonies de bourdons et pourraient contribuer au déclin de ces insectes.

Juin 2012

L'ARLA entame une révision de l'homologation des néonicotinoïdes.

8 avril 2013

L'ARLA renforce les normes d'étiquetage pour les trois types de néonicotinoides mais sans changer leur homologation.

29 avril 2013

L'Union européenne annonce l'interdiction pour deux ans de l'usage des néonicotinoïdes sur le maïs, le soya, le tournesol, le coton et les céréales.

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